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21/02/2005

Le corps disséqué

Une histoire du corps à travers la religion, l'art, la médecine...
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Pratique du sport, poids de l'apparence physique, rapport à la sexualité... Des planches anatomiques aux toiles de maître, des historiens explorent le corps dans tous ses états.

En 1668, à Lille, deux soldats brisent une hostie consacrée pour guérir une plaie. Ils sont aussitôt soumis à la torture et traînés sur la place publique ; l'instigateur a le poignet tranché, est étranglé et brûlé. On ne plaisante pas, au XVIIe siècle, avec l'eucharistie. Le corps du Christ qu'elle représente ne reste-t-il pas la référence ultime autour de laquelle s'articulent toutes les conceptions du corps humain, cet « abominable vêtement de l'âme », souillé par le péché originel, sollicité par toutes les tentations et qu'il faut discipliner par les mortifications ? Comme on le faisait au Moyen Age...

Les quatorze auteurs des deux superbes volumes de l'Histoire du corps parue au Seuil multiplient ainsi allusions et flash-back historiques pour tenter d'approcher au plus près le corps et ses représentations, de la Renaissance à la veille de la Première Guerre mondiale. Car chaque époque envisagée est évidemment tributaire des précédentes, et l'on ne cesse de lire, sur les mille pages proposées, croisements et juxtapositions de notions, d'idées d'où émergent, parfois, de nouvelles conceptions du corps.

Sous la direction des trois maîtres d'oeuvre du projet - Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello -, aucune piste n'est ici négligée : religion, médecine, sexualité, art... La longue évolution du corps qui se déroule sous nos yeux répond à une formidable ambition : exposer les travaux historiques les plus récents et partir à la recherche de l'homme « concret » des siècles passés. Celui dont Lucien Febvre, un des pères de l'école des Annales, disait qu'il était « l'homme vivant, l'homme en chair et en os ». Et en « sensibilité », serait-on tenté d'ajouter, tant il en est question dans ces études. Une sensibilité qui confronte l'historien aux limites de sa discipline ; il doit sans cesse veiller aux interférences avec les histoires religieuse, littéraire, sociale, politique, culturelle... La chronologie peut-elle l'aider ? Pas sûr. Car dans tous les siècles abordés - du XVe au XIXe -, les corps sont pareillement punis, martyrisés, exposés, disséqués, soumis à toutes les contraintes et à tous les discours qui entendent les maîtriser ou, parfois, les libérer.

medium_sport.jpgMais les pratiques, repérées ici ou là, dessinent pourtant quelques évolutions. Le tournoi ou le duel se plient ainsi, dès le XVe siècle, à des versions ludiques. L'élégance, l'adresse, la bienséance, la prestance accompagnent désormais la force pure, au grand regret de Montaigne, qui se désole de voir l'escrime devenir une « science » de bottes savantes. Il est encore trop tôt pour parler de sport, mais entre le XVIe et le XVIIe siècle, le mouvement physique, notamment dans la noblesse, est bien compris comme une forme de libération : il aide à évacuer les humeurs peccantes dont Furetière, dans son Dictionnaire, en 1690, dit qu'elles sont préjudiciables à une bonne santé. Mme de Sévigné insiste, quant à elle, sur les bienfaits de la transpiration pour la santé. Cependant l'exercice physique doit rester convenable. Au XVIIe siècle, un magistrat ne peut encore jouer au jeu de paume sans exposer la dignité de sa fonction, explique Georges Vigarello.

Les derniers siècles de l'Ancien Régime s'évertuent cependant à comprendre les nouveaux atouts du corps et sont escortés par le développement de la civilité, celle des salons et de la société de cour. L'apparence physique y devient une vitrine derrière laquelle on peut identifier son prochain. Louis-Sébastien Mercier se persuade que « les âmes cruelles logent dans des corps exigus », même si Buffon conteste : « Un corps mal fait peut renfermer une fort belle âme. » Dans cette frénésie d'observer, Charles Le Brun, au XVIIe siècle, traque, dans ses dessins, le visage humain en lisière de l'animalité, inaugurant à son insu la mode anthropométrique de la fin du XIXe siècle où l'on déduira de certains types physiques une prédestination criminelle.

medium_shoulder.2.jpgPeu à peu, le corps révèle ses mystères. Le cadavre, allongé sur les tables et éclairé par les torches, est offert aux gestes curieux et encore hésitants des dissecteurs. Il faut voir et toucher, recomposer le corps « des os jusqu'à l'épiderme ». L'anatomie ne parvient pourtant pas encore à tout expliquer. La difformité physique reste du ressort du prodige, du maléfice ou du diabolique dont la littérature de colportage ne cesse de propager les sombres charmes. Les croyances n'abdiquent pas aussi facilement devant les savoirs : loi humaine qui se vérifie quelles que soient les époques. Dans ces siècles d'avant la Révolution française, c'est parfois du fusain ou du pinceau que surgissent les vrais basculements. Sous l'oeil de Léonard de Vinci ou de Dürer, le corps humain peint ou dessiné contrarie et réfute les proportions traditionnellement admises. Et dans des pages magnifiques, le regretté Daniel Arasse montre comment les Vénus de Giorgione ou de Titien ont contribué à érotiser les regards ; comment, aussi, les gravures en couleur d'Agoty, au XVIIIe siècle, qui mettent en scène des écorchés (les surréalistes en seront friands), exercent au corps humain l'oeil des savants et philosophes du siècle des Lumières.

Le second tome, dirigé par Alain Corbin et couvrant la période de la Révolution française à la Première Guerre mondiale, annonce-t-il des libérations inédites du corps ? Oui et non. Le XIXe siècle, trop rapidement désigné comme celui de la déchristianisation, reste celui du curé d'Ars (qui guettait le diable entre les corps des jeunes gens dansant), de Bernadette Soubirous et de la ferveur des pèlerins. Dans ce siècle de progrès technique et de scientisme, la « pesée du catholicisme sur les représentations et les usages du corps » se fait encore sentir. Même si les médecins multiplient leurs efforts pour repousser les frontières de l'inconnu : de la mesure de la tension artérielle expérimentée en 1860 à la découverte des rayons X en 1895, en passant par Laennec, qui écoute les sons corporels au moyen de rouleaux de papier et de cylindres de bois. Autant de progrès qui n'impliquent pas automatiquement des avancées pratiques. Le décalage reste important entre certaines découvertes et leurs applications effectives. Et les nouvelles représentations médicales du corps étudiées en faculté, comme l'explique Olivier Faure, « coexistent » avec celles, plus anciennes, qui guident encore le colloque singulier des médecins de campagne avec leurs patients.

medium_olympia.small.jpgLe XIXe siècle apparaît donc comme un film aux multiples scénarios, tantôt contradictoires, tantôt complémentaires. Le nu artistique, par exemple, qui couvre les murs des expositions et rameute toutes les écoles stylistiques, affronte encore la pudibonderie. Manet en sait quelque chose, qui, après le scandale de son Olympia en 1867, fait imprimer sur du papier à lettres : « faire vrai et laisser dire ». Le rôle d'apprentissage de la peinture et de la sculpture - de Courbet à Manet, via Rodin - et, surtout, de la photographie, qui, apparue au mitan du siècle, révolutionne le regard porté sur la nudité, est certes important. Mais le corps demeure chargé de représentations sociales, politiques et morales. L'embonpoint rassurant de M. Prudhomme, dessiné par Monnier, renvoie ainsi à l'idéologie qui s'y rattache : l'enrichissement profitable... L'épargne bourgeoise doit prévaloir sur la dépense aristocratique.

Une devise qui inspire aussi le vaste domaine mental, physique et moral de la sexualité. Que de difficulté là encore pour envisager historiquement le désir et la jouissance des corps ! Dans un chapitre qui fera date, Alain Corbin prévient que « la sensualité échappe à la statistique ». La difficulté est alors, pour l'historien, d'évaluer l'influence qu'ont pu avoir sur les pratiques sociales l'érotisme ou l'obscénité. Que font les femmes et les hommes dans un siècle où s'accumulent discours moralistes ou scandaleux ? Les mises en garde des docteurs Tissot ou Bergeret, qui vitupèrent le « vice solitaire » ou les femmes « victimes du spasme vénérien », ne sont sans doute que des indicateurs. Mais dans leurs écrits transparaît la hantise de la dépopulation, de la dégénérescence du corps humain et du corps social. L'hystérie, exact contraire de l'épargne sexuelle, traduit la crainte qu'inspirent les « forces telluriques » qui sommeillent dans le corps de la femme, et désignera bientôt la folie des foules politiques, partie d'un corps social qui s'abandonne au désordre.

Le XIXe siècle s'acharne à étudier le corps, sa gestuelle, ses mécanismes et son économie. Non seulement pour en mesurer les potentialités industrielles (la fatigue de l'ouvrier), mais aussi pour en corriger les dangers par le sport. Un long chapitre de Georges Vigarello introduit remarquablement les enjeux physiques et culturels du sport naissant à une époque qui n'a pas renoncé à sonder le vieux mystère de l'âme et du corps. Vers 1880, on tente encore, par des expériences électriques, d'obtenir des aveux d'un corps décapité et de dialoguer avec sa tête, ultime lieu de l'inconnu et de l'insondable...
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Cette édifiante Histoire du corps ausculte des siècles encore pétris des précédents, mais où se forge déjà le nôtre. Elle porte attention aux cris, aux murmures, aux silences, aux gestes brusques ou retenus. Le corps dans tous ses états, souffrant, désirant ou fantasmé, y est envisagé dans son rapport aux autres. Mais aussi, comme le suggérait Michel Foucault, dans le rapport « de soi à soi »... Quant aux représentations du corps que cette brillante somme ne cesse de mettre en lumière, elles renvoient encore et toujours à de multiples interprétations qu'il faut constamment réinterroger... Mieux qu'une histoire, donc, une promesse d'histoire toujours recommencée...


Gilles Heuré
Télérama n° 2873 - 5 février 2005


À Lire
Histoire du corps, sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello
Édition du Seuil.
Tome I (feuilleter les pages), 580 p., 40 €
Tome II (feuilleter les pages), 448 p., 35 €.


Rencontre vidéo
Pour une publicité, un film ou un calendrier, les sportifs exposent leurs corps. Georges Vigarello, historien, décrypte cinq images de sportifs en action : le physique de John Weissmuller, Laure Manaudou, Zidane, Bastien Siepielski et Marie-José Pérec.
Regardez la vidéo (4 min 41)

Commentaires

Bonjour,

J'ai découvert ton blog il y a quelques jours. C'est vraiment sympa et plein de poésie ; tes textes sont bien écrits : autant le fond que la forme. Ca fait du bien d'éviter le langage sms !!

Sinon, très bel ouvrage en effet que ce livre qui n'en finit pas tant le sujet invite à croiser les approches... Jetez un oeil à ce livre paru récemment aux édition Dis-Voir (livres d'art contemporain) qui met l'accent sur les femmes artistes qui se réapproprient (enfin) leur corps et son image :

"Depuis que des artistes femmes se sont donné le droit d'exprimer leurs fantasmes sexuels, elles réservent bien des surprises à ceux qui les exprimaient à leur place autrefois. Un hymne au sexe de la femme qui sanctifie le désir féminin si souvent gommé, anesthésié, oublié. Pour ces artistes, l'obscénité est devenue le territoire à défricher pour s'affranchir du poids du regard patriarcal empreint de relents post-religieux et obscurantistes où la pornographie, comme le voile, ont été la réponse à la même peur celle du sexe de la femme. En s'accordant ainsi le droit de produire leurs propres représentations du monde comme artiste & femme — statut longtemps incompatible — l'enjeu artistique de cet inmontrable du corps et de cette réappropriation de l'histoire du féminin dans l'histoire de l'art est pour l'artiste d'aujourd'hui éminemment politique car le sexuel est aussi dans le champ du contrôle des individus."

Cachez ce sexe que je ne saurais voir, collection Arts Visuels - Essais, Besse Chrystel , Bertini Marie-Joseph, Fontan Arlette, Gaillard Françoise, Zabunyan Elvan
Versions française et anglaise disponibles

http://www.disvoir.com/fr/fo/b/6.html

Ecrit par : Gwen | 10/10/2005

Merci Gwen, tes trois commentaires sont très sympas ! :-)))) Et merci pour ce lien !

J'ai hâte de lire ton blogue musical. À bientôt et bien à toi !

Ecrit par : Gwenaëlle | 11/10/2005

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